Les figures de style

Une figure de style, du latin figura, est un procédé d’expression qui s’écarte de l’usage ordinaire de la langue et donne une expressivité particulière au propos. On parle également de « figure de rhétorique ». Si certains auteurs établissent des distinctions dans la portée des deux expressions, l’usage courant en fait des synonymes.
Les figures de style, liées à l’origine à l’art rhétorique, sont l’une des caractéristiques des textes qualifiés de « littéraires », elles sont cependant d’un emploi commun dans les interactions quotidiennes, écrites ou orales, du moins pour certaines d’entre elles, comme l’illustrent les métaphores injurieuses du Capitaine Haddock par exemple.
De manière générale, les figures de style mettent en jeu : soit le sens des mots (figures de substitution comme la métaphore ou la litote, l’antithèse ou l’oxymore), soit leur sonorité (allitération, paronomase par exemple) soit enfin leur ordre dans la phrase (anaphore, gradation parmi les plus importantes). Elles se caractérisent par des opérations de transformation linguistique complexes, impliquant la volonté stylistique de l’énonciateur, l’effet recherché et produit sur l’interlocuteur, le contexte et l’univers culturel de référence également.
Chaque langue a ainsi ses propres figures de style ; leurs traductions posent souvent des problèmes de fidélité par rapport à l’image recherché. Par conséquent, cet article ne traite que des figures de style en langue française.
Les figures de style constituent un vaste ensemble complexe de procédés variés et à l’étude délicate. Les spécialistes ont identifié, depuis l’Antiquité gréco-romaine (avec Cicéron, Quintilien) des centaines de figures de style et leur ont attribué des noms savants, puis ont tenté de les classer (Fontanier, Dumarsais).
La linguistique moderne a renouvelé l’étude de ces procédés d’écriture en introduisant des critères nouveaux, d’identification et de classement, se fondant tour à tour sur la stylistique, la psycholinguistique ou la pragmatique. Les mécanismes des figures de style sont en effet l’objet de recherches neurFigures jouant sur le sens des mots[modifier]
Principe de base Nom Définition Exemple
Analogie l’image fondée sur l’équivalence, l’image consiste en un rapprochement de deux champs lexicaux qui met en évidence un élément qui leur est commun
« Les souvenirs sont cors de chasse
Dont meurt le bruit parmi le vent »
— Guillaume Apollinaire, Cors de chasse
la comparaison la comparaison comporte trois éléments : le comparé – l’outil de comparaison – le comparant (éventuellement inversés)
« La musique souvent me prend comme une mer »
— Charles Baudelaire, Les Fleurs du mal, LXIX. — La Musique
la métaphore image sans outil de comparaison – on distingue la métaphore annoncée (ex.1) où le comparé et le comparant sont présents et la métaphore directe (ex.2) dans laquelle le comparé est sous-entendu, d’où une grande force de suggestion mais aussi un risque d’incompréhension qui rend nécessaire le contexte
ex.1, métaphores annoncées :
« Son rire de pluie fraîche » (Julien Gracq)
« Vieil Océan, ô grand célibataire » (Comte de Lautréamont, Les Chants de Maldoror, Chant I)
ex.2, métaphore directe :
« Ce toit tranquille, où marchent des colombes,
Entre les pins palpite, entre les tombes »
— Paul Valéry, Charmes, Le Cimetière marin
le contexte permet de comprendre que « toit » renvoie à « mer » et « colombes » à « voiles de bateaux ».
Substitution la personnification ou l’animation évocation d’une chose ou d’une idée sous les traits d’un être humain, d’un dieu ou d’un animal
« Je vis les arbres s’éloigner en agitant leurs bras désespérés »
— Marcel Proust, À l’ombre des jeunes filles en fleurs, Deuxième partie
« [...] la grande République
Montrant du doigt les cieux ! »
— Victor Hugo, Les Châtiments, À l’obéissance passive
l’allégorie représentation concrète d’un élément abstrait
« Mon beau navire, ô ma mémoire »
— Guillaume Apollinaire, Alcools, La Chanson du mal-aimé
le symbole image référence
« Le poète est semblable au prince des nuées qui hante la tempête »
— Baudelaire, Les Fleurs du mal, L’Albatros
l’image filée (ou métaphore filée) s’étend sur plusieurs éléments
« [...] et Ruth se demandait,
[...]
Quel Dieu, quel moissonneur de l’éternel été
Avait, en s’en allant, négligemment jeté
Cette faucille d’or dans le champ des étoiles »
— Victor Hugo, La Légende des siècles, Booz endormi
l’hypallage épithète impertinente constituant une métaphore par le décalage de la relation logique entre les éléments d’une phrase
« le mélancolique animal »
— Jean de La Fontaine, Le Lièvre et les Grenouilles
« Automne malade »
— Guillaume Apollinaire, Alcools, Automne malade
« Qu’au son des guitares nomades
La gitane mime l’amour »
— Louis Aragon, Le Roman inachevé, À chaque gare de poussière…
le cliché image considérée comme usée
« La neige étend son blanc manteau »
la formule célèbre de Gérard de Nerval : « Le premier homme qui a comparé une femme à une fleur était un poète, le deuxième un imbécile ».
la métonymie elle remplace un terme par un autre qui a un rapport logique mais qui n’a aucun élément matériel commun. Elle peut substituer le contenant au contenu (ex), le symbole à la chose (les lauriers = la gloire), l’objet à l’utilisateur (le premier violon), l’auteur à son œuvre (un Zola), l’effet à la cause (Socrate a bu la mort = la ciguë)…
« C’était au temps où Bruxelles chantait »
— Jacques Brel, Bruxelles
la synecdoque c’est une variété de métonymie, parfois confondue avec elle ; elle est fondée sur le principe de l’inclusion. Elle permet d’exprimer la partie pour le tout (ex.1) ou la matière pour l’objet (ex.2)
ex.1 :
« Mon bras qu’avec respect toute l’Espagne admire,
Mon bras, qui tant de fois a sauvé cet empire, »
— Corneille, Le Cid, acte I, scène 4
ex.2 :
« Ah ! quelle cruauté, qui tout en un jour tue
Le père par le fer, la fille par la vue ! »
— Corneille, Le Cid, acte III, scène 4
l’antonomase nom propre employé comme nom commun
« C’est l’ennui de me voir trois ans et davantage,
Ainsi qu’un Prométhée, cloué sur l’Aventin »
— Du Bellay, Les Regrets, Ce n’est que le fleuve…
l’euphémisme atténuation pour éviter de heurter ; procédé utilisé par exemple comme marque poétique et qui passe souvent par une périphrase avec également une fonction métaphorique
« La Parque t’a tuée, et cendres tu reposes »
— Ronsard, Sur la mort de Marie, V – Comme on voit sur la_branche au mois de May la rose
la litote atténuation qui suggère le plus en disant le moins, souvent à l’aide d’une tournure négative (ex.1). Également procédé d’ironie (ex.2)
ex.1 : « Va, je ne te hais point » (= je t’aime) (Corneille) – « Ce n’est pas drôle » (= c’est dramatique)
ex.2 : « Ensuite la mousquèterie ôta du meilleur des mondes neuf à dix mille coquins… » (= extermina) – (Voltaire, Candide, Chapitre 3)
la périphrase remplacement du mot par une expression explicative, fonction poétique et métaphorique ou atténuation
« Les Filles du limon tiraient du Roi des Astres
Assistance et protection »
— La Fontaine, Le soleil et les grenouilles
l’antiphrase expression d’une idée par son contraire avec une ironie clairement perceptible d’où nécessité du contexte ou de l’intonation
« Tout ce joli monde se retrouvera là-haut
Près du bon dieu des flics »
— Jacques Prévert, Paroles, Le Temps des noyaux
Figures jouant sur la place des mots[modifier]
Principe de base Nom Définition Exemple
Insistance l’épanalepse reprise à la fin d’une proposition du même mot que celui situé en début(ex. 1), par opposition à l’anadiplose qui est une reprise juxtaposée (ex. 2)
ex. 1, épanalepse : « L’homme peut guérir de tout, non de l’homme » (Georges Bernanos)
ex. 2, anadiplose :
« Comme le champ semé en verdure foisonne,
De verdure se hausse en tuyau verdissant,
Du tuyau se hérisse en épi florissant »
— Du Bellay, Les Antiquités de Rome, 30
l’anaphore reprise de mots dans des constructions semblables avec un effet de rythme sensible
« Puisque le juste est dans l’abîme,
Puisqu’on donne le sceptre au crime,
Puisque tous les droits sont trahis,
Puisque les plus fiers restent mornes,
Puisqu’on affiche au coin des bornes
Le déshonneur de mon pays… »
— Victor Hugo, Les Châtiments, Livre deuxième, V : Puisque le juste est dans l’abîme
l’accumulation juxtaposition (ex. 1), avec éventuellement un effet de gradation croissante ou décroissante, et d’acmé (point culminant, ex. 2) ou climax
ex. 1 :
« adieu veau, vache, cochon… »
— La Fontaine, La Laitière et le Pot au lait
ex. 2 :
« Va, cours, vole, et nous venge. »
— Corneille, Le Cid, acte I, scène V
le parallélisme structure en miroir montrant l’identité ou l’opposition (proche de l’antithèse)
« Mon cheval sera la joie
Ton cheval sera l’amour »
— Victor Hugo, La Légende des siècles, Les Chevaliers errants, Éviradnus, XI : Un peu de musique
l’hyperbole amplification traduisant l’émotion ou apportant un souffle épique (ex. 1), éventuellement avec un effet ironique ou plaisant (ex. 2)
ex. 1 :
« Semble élargir jusqu’aux étoiles
Le geste auguste du semeur »
— Victor Hugo, Les Chansons des rues et des bois, Saison des semailles. Le soir
« Ô République universelle,
Tu n’es encor que l’étincelle,
Demain tu seras le soleil ! »
— Victor Hugo, Les Châtiments, Lux
ex. 2 :
« Vous êtes le Phénix des hôtes de ces bois »
— La Fontaine, Le Corbeau et le renard
Opposition le chiasme parallélisme et inversion, souligne l’union ou l’opposition
« Parler en mangeant, manger en parlant »
— Balzac
« Tu m’emmènes, je t’enlève… »
— Victor Hugo, La Légende des siècles, Les Chevaliers errants, Éviradnus, XI : Un peu de musique
l’antithèse parallélisme et opposition
« Je vis, je meurs ; je me brûle et me noie ; »
— Louise Labbé, Anciens poètes de France
l’oxymore variété d’antithèse à l’intérieur d’un groupe nominal, d’une expression
« Les chers corbeaux délicieux »
— Arthur Rimbaud, Poésies, Les Corbeaux
« Le superflu, chose très nécessaire »
— Voltaire, Le Mondain
le zeugme (ou zeugma) « attelage » de mots sans cohérence sémantique avec souvent un effet comique
« Un pauvre bûcheron, tout couvert de ramée,
Sous le faix du fagot aussi bien que des ans
Gémissant [...] »
— La Fontaine, La Mort et le bûcheron
Figures jouant sur les sonorités et qui relèvent plus proprement de l’art poétique[modifier]
Principe de base Nom Définition Exemple
Reprise de sons l’allitération répétition sur plusieurs mots d’une sonorité consonantique avec un effet de rythme marqué, pouvant créer une harmonie imitative
répétition expressive des /r/ :
« Tandis que les crachats rouges de la mitraille
Sifflent tout le jour par l’infini du ciel bleu ;
Qu’écarlates ou verts, près du Roi qui les raille,
Croulent les bataillons en masse dans le feu ; »
— Arthur Rimbaud, Poésies, Le Mal
l’assonance [stylistique] répétition d’une voyelle sur plusieurs mots d’une même phrase (ex. 1) ; [poétique] rimes qui s’accouplent sur un groupe vocalique formé d’une voyelle tonique identique et d’un phonème consonantique variable (opposé : contre-assonance) reprise du son /an/ :
« Je fais souvent ce rêve étrange et pénétrant »
— Paul Verlaine, Poèmes saturniens, Melancholia — VI : Mon rêve familier
l’homéotéleute répétition d’un son ou d’un groupe de sons à la finale de plusieurs mots successifs
« cette tour était la flèche la plus hardie,
la plus ouvrée,
la plus menuisée,
la plus déchiquetée,
qui ait jamais laissé voir le ciel
à travers son cône dentelle
»
— Victor Hugo, Notre-Dame de Paris
Proximité des sons la paronomase jeu sur la proximité des sons (paronymie)
« Et l’on peut me réduire à vivre sans bonheur,
Mais non pas me résoudre à vivre sans honneur. »
— Corneille, Le Cid, acte II scène 2
« Comme la vie est lente
Et comme l’Espérance est violente »
— Guillaume Apollinaire, Alcools, Le Pont Mirabeau
Figures jouant sur la syntaxe[modifier]
Principe de base Nom Définition Exemple
Rupture de construction l’ellipse et l’asyndète juxtaposition sans lien grammatical (parataxe) qui marque de l’émotion ou la spontanéité (ex.1), ou constitue un raccourci frappant (ex.2)
ex.1 Ellipse :
« Ça a débuté comme ça. Moi, j’avais jamais rien dit. Rien. C’est Arthur Ganate qui m’a fait parler. Arthur, un étudiant, un carabin lui aussi, un camarade. »
— Louis-Ferdinand Céline, Voyage au bout de la nuit, incipit
ex.2 Asyndète : « Métro, boulot, dodo »
l’anacoluthe non respect de la syntaxe courante, par exemple non rattachement de l’adjectif au nom
« Exilé sur le sol au milieu des huées
Ses ailes de géant l’empêchent de marcher »
— Charles Baudelaire, Les Fleurs du mal, L’Albatros
Figures jouant sur le discours[modifier]
Principe de base Nom Définition Exemple
Discours recréé la prosopopée donner la parole à un absent
« Écoutez. Je suis Jean. J’ai vu des choses sombres »
— Victor Hugo, Les Contemplations, Livre VI, IV : « Écoutez. Je suis Jean. J’ai vu des choses sombres »
Hugo fait parler saint Jean, bouche d’ombre de l’Apocalypse
Silence non tenu la prétérition parler de quelque chose après avoir annoncé que l’on ne va pas en parler
« Je n’essaierai donc pas de vous décrire quel sombre enthousiasme se manifesta dans l’armée insurgée après l’allocution de Biassou. Ce fut un concert distordant de cris, de plaintes, de hurlements. Les uns se frappaient la poitrine, les autres heurtaient leurs massues et leurs sabres… »
— Victor Hugo, Bug-Jargal, ch. XXIX
Interpellation feinte la question rhétorique fausse question destinée à garder ou à susciter l’intérêt du lecteur interpellé
« Fit-il pas mieux que de se plaindre ? »
— La Fontaine, Le Renard et les Raisins420pxwaltercrane001.jpgolinguistiques et psychanalytiques

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